Venezuela, référendum du 2 décembre - De l'intelligence des ânes Version imprimable Suggérer par mail
Ecrit par Thierry Deronne   
26-11-2007

Au Venezuela, le 2 décembre 2007, un référendum populaire permettra á
16 millions d'électeurs de rejeter ou d'approuver la réforme de 69
articles constitutionnels. 30 sont proposés par le président Chavez,
dans la foulée du programme qui lui a valu d'être réélu á 63 % en
décembre 2006. 39 autres ont été ajoutés par l'assemblée nationale au
terme de discussions avec des collectifs citoyens issus de la majorité
comme de l'opposition. La réforme porte essentiellement sur la
généralisation de la démocratie participative, devenant le pilier de
l'État, et la protection sociale pour tous les travailleurs. Après huit
ans de révolution, il s'agit d'adapter les institutions politiques aux
besoins sociaux.

Des confluents humains déboulent de villages proches. D'autres ont
voyagé des heures en bus, du fin fond des campagnes. Des zones
populaires de Barquisimeto aux rues mouillées de Monagas, des
multitudes invisibles dans les médias occidentaux font campagne pour le
"oui". La première assemblée constituante, en 1999, n'avait pas
bénéficié d'une telle mobilisation. On critiqua les députés qui
préféraient discuter á huis-clos plutôt que sur la place publique. Huit
ans plus tard, le ressort de la participation populaire ne fait que
bondir. Des millions de copies de la réforme circulent de main en main.
Ici, un joueur de saxophone ponctue la lecture publique des articles,
là un cercueil enterre la vieille constitution pendant que des femmes
indigènes appellent á voter "oui" en wayuu ou en warao. L'article 100
rétablit le rôle central des communautés indigènes et afro-américaines
dans la culture nationale. Sur les kiosques á journaux ou sur les
vitres des autobus, les manifestants peignent le numéro des articles
les plus importants et le visage de Simón Bolívar. "Nous devons
chercher notre constitution et nos lois non pas á Washington mais dans
notre réalité" disait en 1819 le libérateur de l'Amérique Latine,
créateur historique du concept de "sécurité sociale".

Fiché dans un caddy rempli de pommes de terres, un drapeau rouge salue
une marche en faveur de la réforme á Caracas. "Nous ne sommes pas des
pierres qui vivons de rien !" explique Margarita Garcia, qui pousse
l'étal roulant. La réforme, pour elle, c'est d'abord l'article 87 qui
donne á 4,9 millions de travailleurs "informels" les mêmes droits qu'á
tous les autres. Sa mère qui vend des empanadas cent mètres plus loin
aura droit á une retraite. L'État étend l'ensemble de la protection
sociale - pensions, soins, allocations, vacances - aux domestiques,
chauffeurs de taxi, artistes, coiffeurs, pêcheurs, artisans,
prostituées, chauffeurs de bus, femmes au foyer.

Ces femmes qui toute leur vie lavent et repassent le linge de la classe
moyenne et font briller les lavabos du patron, ont réélu Chavez en
décembre 2006 sur la base d'un programme clair : accélérer le
socialisme. "Tous les articles sont en faveur du peuple, c'est la
preuve que ce gouvernement dépend de nous" explique la vendeuse de
légumes. Alors qu'ailleurs la gauche renonce á arracher le temps humain
au temps du travail, la révolution bolivarienne libère du temps pour
vivre. L'article 90 réduit la journée de travail á 6 heures. Du temps
pour se retrouver en famille, avec les amis, pour se former, pour
accéder á l'offre culturelle croissante. En 2007, la moitié de la
population étudie. 35 millions de livres sortent de la nouvelle
imprimerie du Ministère de la Culture. "Donne des années a ma maman"
dit Yermilin la fillette á qui manque une dent et qui se tord les bras,
"je veux partir en vacances des années". Des dizaines de milliers
d'emplois nouveaux seront créés, s'ajoutant á la baisse de 10,1 % du
chômage grâce a quatorze mois successifs de forte croissance. [1]

"Sans donner le pouvoir aux pauvres, comment résoudre la pauvreté ?" a
répété le président Hugo Chavez. Le territoire de la république, formée
aux trois quarts de secteurs populaires, est refondu en fonction des
intérêts sociaux. Autour d'une figure-clef : la commune (art. 184). Les
articles 70 et 136 font du pouvoir populaire le pilier du nouvel État.
Sont validés comme mécanismes de participation et de décision les
conseils de travailleurs, d'étudiants, de paysans, d'artisans, de
pêcheurs, de femmes, etc.. Leurs décisions auront un "caracter
vinculante" - force de loi.

L'opposition proteste : "Le peuple n'est pas suffisamment instruit,
n'est pas prêt, il n'est pas capable d'exercer le pouvoir". "C'est le
peuple qui connait les déficiences de chaque communauté et avec ce
pouvoir supplémentaire, nous les pauvres nous pourrons résoudre
directement nos problèmes" répond Arsenio, chauffeur de taxi de l'État
de Trujillo. "Avant la femme restait a la maison avec les enfants,
aujourd'hui elle peut aussi représenter le conseil communal, être
ministre, gouverneur, maire, nous en avons la capacité ! Le principal
c'est de continuer a nous former politiquement, socialement" se réjouit
Florencia Pacheco, de l'État d'Aragua.

Lucides, les partisans du "oui" dénoncent les obstacles posés par les
maires ou les gouverneurs "chavistes d'occasion" á cette démocratie
participative qui menace leurs intérêts. Ces opportunistes freinent
l'information sur ces nouveaux pouvoirs et voudraient limiter les
conseils communaux au rôle de l'Asociación de Vecinos, courroie de
transmission sur laquelle s'était édifié le clientélisme des
gouvernements antérieurs. Pour éviter l'enlisement, le président Chavez
annonce qu'en cas d'approbation de la réforme il accélérera le
transfert des ressources aux communautés organisées. En 2008 9
milliards de bolivars iront directement au 80.000 conseils communaux,
qui atteignent déjà le nombre de 35000 en 2007. Le budget participatif
de Porto Alegre (Brésil) fut un brouillon timide de ce qui se réalise
ici á l'échelle d'un pays. Des centaines de milliers d'habitants de
quartiers gèrent déjà collectivement les fonds publics, rasant
eux-mêmes les bidonvilles pour y construire des logements humains,
réparer les rues, installer l'éclairage public ou les égouts,
construire des écoles ou des centres culturels, créer des coopératives
et des activités socio-productives de toute sorte.

La réforme s'attache aussi á démocratiser la propriété privée, en
étendant son accès aux secteurs populaires (art. 229, 115). Ce qui
inspire á la chaîne Globovision des remakes dignes de la Guerre froide.
Un fonctionnaire entre dans une boucherie, demande á voir le
propriétaire. "C'est moi" dit le boucher. "Á partir d'aujourd'hui ce
commerce n'est plus á vous mais au gouvernement" lui répond
l'employé... La campagne indigne le président Chavez : "C'est le
capitalisme qui a attaqué la propriété privée, qui l'a limitée á une
élite ! Combien de paysans ont dû vendre leur terre ou se la sont fait
voler ? Combien de pauvres expulsés de leurs maisons, combien de
millions de sans-toit aux États-Unis, en Amérique Latine ? Combien de
mères qui ne peuvent même pas s'acheter un biberon, un cahier pour
leurs enfants ? Avec l'État, qui stimule la construction de bâtiments
ou la production d'automobiles bon marché, nous démocratisons l'accès a
la propriété privée". Autre article appuyé par les milieux populaires,
le 82. "Avant en cas de problème de paiement on pouvait vous prendre
votre maison, la banque pouvait mettre la main dessus, plus maintenant.
Le droit au foyer sera inviolable" explique Jair González. Pour Rowan
Jimenez d'INVEPAL une usine á papier sauvée de la faillite par les
travailleurs, depuis nationalisée et cogérée avec l'État, le plus
important est le contrôle de la banque centrale en faveur du
développement, la rupture des grands monopoles et la prohibition des
latifundios (articles 318, 236, 321, 113 , 307). Les cinéastes, dont la
liberté de créer était freinée par la concentration de la distribution
cinématographique au service de l'industrie nord-américaine, se voient
favorisés par l'article 98 qui établit les droits culturels et les
droits d'auteur. "Pouvoir créer librement, c'est nous ouvrir au monde"
approuve Carlos Azpúrua.

La réforme intensifie la démocratie dans de nombreux domaines.
L'article 64 donne le droit de vote aux citoyen(ne)s dès 16 ans, une
révolution en soi. L'article 21 rejette toute forme de discrimination
ethnique, de genre, d'âge, de santé, sexuelle, sociale, politique ou
religieuse. L'article 109 consacre l'autonomie de l'université et
l'élection des autorités par l'ensemble de la communauté universitaire,
employés, étudiants, ouvriers. "C'est la récompense de nombreuses
années de luttes" pour Alejandra Torres, étudiante de l'UCV : "beaucoup
d'étudiants sont morts pour cet idéal sous les gouvernements
antérieurs. Avec des autorités légitimes, on aura enfin un vrai débat
d'idées sur la politique universitaire".

Le "non" á la réforme, perdant dans les sondages, est martelé par les
télés privées comme Globovision, ou RCTV dont on croit encore, hors du
Venezuela, qu'elle a été "fermée par Chavez" [2]. Au Venezuela
l'opposition possède la majorité des médias - radio, presse écrite,
télévisions. La liberté d'expression est totale. La haine de classe et
le racisme sont intacts à Globovision, Venevision, Televen ou RCTV et
leurs filiales qui occupent 80 % du spectre radioélectrique.

Plus la démocratie s'approfondit au Venezuela, plus les transnationales
médiatiques, actrices á part entière de la globalisation néo-libérale,
attaquent "la dictature de Chavez". Avec le même mépris social pour le
peuple vénézuélien que pour ceux qui, en Europe, font grève contre les
privatisations ou disent non aux traités néo-libéraux. Pour convaincre
l'opinion mondiale que le Venezuela est au bord de l'insurrection
contre un "futur Castro", la technique consiste á cadrer serré des
groupuscules d'opposition (par exemple des étudiants d'universités
privées qui refusent l'intégration des secteurs populaires dans
l'enseignement supérieur) lorsqu'ils provoquent les forces de l'ordre.
A Paris ou á Tokyo, la télé montre la "violence" comme si elle était le
fait de la population en général. Le spectateur ne verra jamais le
hors-champ réel : une foule indifférente ou agacée par ces mises en
scènes sur commande.

Le Monde, Libération, l'AFP, El País, France-Inter ou le Washington
Post résument la réforme au "pouvoir á vie pour Chávez". L'article 230
donne á la population le droit de réélire qui elle veut autant de fois
qu'elle le voudra, un droit démocratique dont jouissent déjà les
populations du Royaume-Uni, de France, d'Espagne, d'Allemagne,
d'Autriche, d'Irlande, d'Italie ou du Portugal. En supposant que la
population l'approuve lors du référendum de décembre, celle-ci restera
libre de trancher ultérieurement entre les candidats des différents
partis, comme dans n'importe quelle démocratie. Tous les scrutins
organisés au Venezuela sous les mandats successifs de Hugo Chavez, une
dizaine déjà, ont été jugés transparents par les observateurs
internationaux, Union Européenne et Organisation des États Américains y
compris.

Toute ces campagnes médiatiques n'entament pas le moral d'Héctor Láres,
ouvrier du bâtiment, qui croit dans la victoire éclatante du "oui" :
"Ils veulent nous faire marcher á coups de carottes mais ils oublient
que l'âne est un animal extrêmement intelligent".

Thierry Deronne
Vice-président de la chaîne publique et participative Vive TV,
Venezuela.

Caracas, 20 novembre 2007.

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Hands Off Venezuela, 2007